Ciboure 2013 / Pierre Daugy

Travailler moins pour vivre mieux

 

 

Conférence Travailler moins pour vivre plus, de Pierre Daugy.
Samedi 28 septembre à Hybrid, Bidart.

La plupart des « jeunes artistes » sont dépendant d’un travail économique pour vivre. Ceux qui parviennent à poursuivre leurs activités artistiques ont dû développer des stratégies individuelles afin de limiter l’impact de ce travail sur leurs recherches.
Ce retrait partiel de la vie économique des artistes est relativement bien toléré par la société qui leur offre même quelques avantages.
Avec l’aide d’André Gorz nous proposerons une approche présentant cette volonté d’émancipation, légitime et extensible à l’ensemble des citoyens. 

 

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Scénettes de Ciboure

 

 

Dans une voiture qui roule, la mer derrière les vitres.

 

 

– Je ne suis pas toujours bien accueilli en soirée lorsque je dis que je suis artiste plasticien. La plupart du temps les gens sont plutôt curieux : « Et alors tu fais quoi ? Plutôt de la sculpture, de la peinture ? ». D’autres sont comme satisfaits de trouver un représentant de ce genre humain. J’ai l’impression que ça leur fait comme quand en soirée je rencontre quelqu’un qui s’affirme clairement de l’UMP. La discussion pour moi est un mélange entre une tentative sincère d’essayer de comprendre comment ça fonctionne dans la tête de l’autre et une volonté prosélyte et belliqueuse de démonter ses arguments.

 

 

 

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La nuit, dix personnes marchent dans une rue déserte. Une image projetée circule rapidement sur le sol, les murs et les arbres.

 

 

(Voix grave, entre la bande annonce de film et l’animateur de salle des fêtes) Et ce soir les marcheurs d’images vous proposent leur programme incroyable ! Ils marcheront la nuit, en bande, dans les rues de Ciboure ! Équipés d’un ghetto blaster et d’un pico projecteur ! Ils regarderont des vidéos projetées dans des flaques d’eau ! Sur des portails de résidences ! Sous la canopée des arbres ! Et plus incroyable encore, sur de vrais corps humains vivants !

 

 

 

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– Peut–être que l’on montre trop de choses, des choses trop fraîches.
Des choses qui sont des commandes, on produit des expos comme on sort des films, il y a des contraintes de production, il y a des invitations à honorer, l’artiste s’engage à occuper tel espace à telle date.

 

 

 

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La nuit, autour d’une table couverte de verres vides et pleins.

 

 

– En voyant régulièrement des expos, il y en a peut–être une ou deux par an qui me marquent, qui comptent, je veux dire qui comptent vraiment. Le reste, lorsque je reste en dehors, que ça me glisse dessus, j’ai trouvé la solution. Je me dis bah là, c’est pas de l’art. C’est autre chose. C’est un essai, une erreur, une réponse à une commande. Mais souvent, quand ça ne marche pas, et bien il faut bien en conclure que ça n’est pas de l’art. Et en fait c’est pas grave.

 

 

 

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Autour d’une table en plastique blanc, huit personnes prennent le petit déjeuner, il fait beau, la lumière est presque un peu éblouissante.

 

 

– Ce matin pour ceux qui veulent la marée est haute à 11h20, on peut bouger à 10h pour faire l’atelier surf avec Héléna avant de manger. À 14h30 il y a l’atelier drone avec Thomas et technique de corde avec Pierre. C’est bon d’ailleurs t’as trouvé l’arbre ?

 

– Ouais on a fait le repérage en mob hier avec Kyrill. On peut faire l’atelier cet aprèm dans des petits chênes pas loin d’ici.

 

– Du coup on décale à demain la balade écologique en bateau avec Camille ?

 

 

 

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Il est tard dans la nuit, tout est silencieux et sombre. Dans la seule pièce encore éclairée, une femme à lunettes assise en tailleur, penchée en avant, se tord le cou pour regarder une télé trop haute où saute Super Mario. Son fort du jeu vidéo.

 

 

 

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Deux hommes côte à côte montent une rue déserte en forte pente, il fait nuit.

 

 

– J’ai remarqué que chacun de nous avait une manière à lui de devenir un passeur de savoir. De manière spécifique à sa personnalité.
J’ai envie de faire des interviews sur ça.
J’enregistrerai des conversations sur la manière dont les gens pensent et vivent leur pédagogie.

 

– T’enregistres là ?

 

 

 

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Je ne sais pas si c’est dû aux artistes mais j’ai souvent cette impression d’hostilité face à l’art parce qu’il est dominant, et qu’il exclut les visiteurs lambda.

 

 

 

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– Quand tu distingues le travail en trois parties – économique, domestique et autonome – là où je ne suis pas d’accord c’est quand tu dis que les activités autonomes ne sont pas nécessaires.
Elles sont au contraire hyper nécessaires.
Si elles se mettent à exister dès qu’on leur laisse suffisamment de temps pour apparaître c’est bien qu’elles le sont. Ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas soumises à un système comptable comme celui du travail économique qu’elles sont moins nécessaires, elles sont simplement moins cadrées. Ce que l’on fait dans ce workshop fait partie de cette catégorie de travail autonome et je le vis comme super nécessaire.

 

 

 

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Deux hommes côte à côte descendent une rue déserte en forte pente, il fait nuit.

 

 

– Ouais on va arrêter là, ça ne marche pas, je crois que je suis nul en interviews. Au fait il faudrait que j’enregistre tout en permanence pour choper des discussions qui en parlent très bien sans que je pose les questions.

 

 

 

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Dans une voiture circulant dans une zone commerciale.

 

 

– J’imagine que tu y as réfléchi. Que tu as précisé ta position vis-à-vis de la relation entre l’art et notre présence, nos activités ici ?

 

– Pour moi il s’agit de gestes simples qui font circuler la notion d’art. De mettre en place des poches pour que l’on se retrouve et où l’on échange des moments de vie autant que des savoirs particuliers.

 

 

 

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Ce que je me dis c’est qu’il y a des personnes extérieures au monde de l’art, des gens qui ne se font pas souvent des expos et qui tombent sur des pièces qui les ratent. Ils ne se sentent pas concernés ni accueillis par les expos. Et c’est chiant parce qu’en partant perplexes ils ne reviendront pas de sitôt pour s’y reconfronter.

 

Par exemple, je discutais avec Luc, un pote, juste avant de venir. Il était allé voir une expo dans le lycée de Porte de Vanves. Dans l’expo il s’arrête devant une installation ready made avec des vases posés sur un drap. Bon il est un peu perplexe alors il va voir le cartel qui lui dit que les vases sont des portraits.

 

 

 

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En fin d’après–midi, la lumière tourne légèrement à l’orange, trois hommes en sortant de l’eau rejoignent une femme restée sur la plage.

 

 

– L’art, c’est ce qui rend les vacances plus intéressantes que les vacances.

 

 

 

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À la lumière électrique, une bière à la main.

 

 

Je ne vois pas pourquoi vous vous posez la question.

Pour moi c’est évident que c’en est.

Il y a que vous pour se poser cette question,

parce que de l’extérieur c’est totalement évident.